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Les oreilles en banane, de grands yeux curieux et le port altier. Bien que présent en France depuis 120 ans, les lamas restent des animaux mystérieux pour le public qui les associent à des animaux cracheurs et un peu bornés, bien loin de l’animal noble, parfaitement adapté à son environnement que j’ai rencontré aujourd’hui.

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Joël Planteur, ancien gendarme à la retraite m’attend dans son élevage de lamas pour une visite-découverte.

Située à un quart d’heure de Blaye, la propriété de plusieurs hectares étend ses pâturages au milieu des vignes. Je suis accueillie dès le parking par un gros chien, plus enthousiaste qu’agressif puisqu’il s’installera sur mes pieds moins de cinq minutes après pour se faire gratter la tête.

Joël me reçoit sous un grand préau aménagé en galerie d’informations sur les lamas. De grands panneaux expliquent leurs origines et leurs fonctions et de nombreux trophées témoignent de la qualité des animaux de cet élevage. Sous une grande fresque représentant l’Altiplano, plus haut plateau habité du monde, dans la Cordillère des Andes, des paniers sont remplis d’une laine qui semble très fine et douce.

L’éleveur me raconte qu’il s’occupe de lamas depuis douze ans, après avoir appris à connaître cet animal en étant secrétaire pendant quinze ans de l’ancienne association Alpaga et Lama de France.

Du loisir à la passion

D’abord une occasion de valoriser les prés abandonnés du domaine de son père, il s’est pris de passion pour ces animaux et se fait aujourd’hui un devoir d’élever des lamas conformes, en pleine santé et bien éduqués. Il en possède actuellement vingt, dont plusieurs champions, et s’occupe également d’une dizaine d’autres achetés par Véolia pour débroussailler ses sites de gestion des déchets d’une manière écologique.

Passionné, Joël me raconte l’histoire de ce petit camélidé qui s’est parfaitement adapté à son environnement au cours de ses 60 millions d’années d’évolution. Aujourd’hui reconnu d’intérêt agricole, il peut servir à débroussailler, à garder des troupeaux ou à porter les sacs en randonnée. De nombreux concours sont également organisés pour préserver une race saine.

J’en apprends beaucoup sur ce cousin du chameau pendant cette première étape de la visite. La laine est aussi douce qu’il me semblait, même si le summum est atteint avec la toison de l’alpaga Kako, véritables fils de soie utilisés, entre autres, pour faire les cheveux des poupées de porcelaine.   

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Le lama, un animal sensible et curieux

Les lamas, des animaux sensibles et curieux

Nous quittons le préau pour rejoindre les prés, habilement agencés pour séparer les étalons et les femelles, alterner les espaces occupés et permettre une  circulation optimale de l’éleveur et des animaux.

Même organisation pour les abris, où un système de portes et de contentions permet d’isoler un animal sans le stresser et sans prendre de risque. L’occasion pour moi de revoir mes préjugés : le lama n’est pas censé cracher sur un humain. Joël m’explique que les petits lamas, ou cria, doivent être manipulés pour s’habituer à l’homme mais ne doivent pas être trop câlinés. Le souci des lamas de cirque ou de zoo est qu’ils ont trop joué avec les humains quand ils étaient bébés, ils se sont donc « imprégnés » d’eux et ne les considèrent plus comme des hommes…mais comme des lamas, qu’ils peuvent donc repousser en crachant. Un lama bien élevé ne crachera sur l’homme que s’il se sent réellement menacé. Me voilà rassurée.

Attirées par les granulés que nous transportons, un groupe de femelles nous rejoint dans l’abri. Elles sont très belles avec leurs longs cous et leurs grands yeux mobiles. Elles circulent autour de nous mais restent toujours sur leur garde, prêtes à détaler au moindre mouvement trop brusque.

Je réalise que ce sont bien des animaux d’agrément, pas de compagnie, et que les visiteurs ne viennent pas pour les caresser mais pour les découvrir. La jolie Lilly, championne d’Europe 2012, vient manger dans la gamelle que je lui tends, et je me dis que les enfants, même sans les câliner,  doivent être fascinés en manipulant ces grandes bêtes.

Dans les enclos voisins, Kako l’alpaga, plus petit et chevelu, et Khéops, le grand étalon blanc attendent patiemment leur ration de granulé.

Je suis l’éleveur à travers les pâturages, bercée par les légendes Andines qui rendent le lama indispensable à la survie de l’homme. Je découvre un grand chêne « taillé » à hauteur de cou de lama, sous lequel la matriarche du troupeau se régale de jeunes glands tombés des branches.

— Joël Planteur

Nous rejoignons ensuite d’autres pâturages en traversant une portion de vignes. Ici, deux étalons, Pile-Poil et Blue Garou côtoient de loin un autre groupe de femelles. Etonnée par le peu de petits à cette période de l’année, j’apprends qu’entre la gestation d’un an, les repos entre chaque petit, les grossesses qui ne prennent pas et les couples arrangés pour éviter toute consanguinité, certaines années sont moins fructueuses que d’autres.

Il y a tout de même une petite, Pacha, farouche boule de poil née en juin qui se protège derrière sa mère et reste à bonne distance de nous. Ce n’est pas le cas de toutes ! Tandis que nous les nourrissons, elles se pressent autour de Joël sans aucune méfiance. Je sens une vraie complicité entre l’éleveur et ses animaux, et même s’il rabroue un peu Mouchette, une jeune femelle téméraire qui fouille jusque dans sa capuche à la recherche d’une friandise, il y a beaucoup de tendresse dans ses gestes et son regard.

Au milieu des femelles de toutes tailles et de toutes les couleurs, il attire  mon attention sur un vieux lama blanc couvert de cicatrices. Avec beaucoup de fierté, il me présente Eros, héroïque animal. Dans sa jeunesse, Eros, leader de son troupeau, s’est battu toute une nuit contre six rottweilers affamés qui avaient déjà dévoré un cheval quelques jours plus tôt.

Même s’il en est sorti avec de nombreuses morsures et une oreille arrachée, sa bravoure a permis d’éviter un carnage et de préserver son troupeau en attendant l’intervention des hommes. Plus tard, il a subi sans broncher une perfusion de trois heures et son sang a servi à sauver un jeune lama blessé. Impressionnée par le récit de ses exploits, l’association 30 Millions d’Amis l’a d’ailleurs symboliquement décoré d’une médaille, et il profite aujourd’hui de sa retraite en veillant sur les femelles et les petits.

Nous rentrons finalement à la ferme, après une dernière caresse à Mouchette, décidément peu timide. Joël me parle de ses animaux et de sa volonté de les faire connaître. Il fourmille d’idées pour les développer et on sent toute la fierté et la curiosité que ses lamas suscitent chez lui. Loin d’être un simple lieu d’élevage, la ferme mérite ses labels de Ferme Pédagogique et Ferme de découverte.

Il me parle également de son plaisir à faire découvrir son élevage aux enfants et des nombreux ateliers qu’il met en place pour les intéresser. Des tout-petits qui repartent avec un bracelet et un collage de laine sur un dessin aux plus grands qui rejouent, déguisés, l’influence des planètes et de la pluie sur la naissance d’un cria, en passant par les promenades de lama en licol et le cycle de la laine, illustré de la tonte au filage (au rouet, pour l’occasion), l’éleveur adore visiblement transmettre sa passion sur cet animal méconnu.

Emportée par ses discours, je me retrouve d’ailleurs sans savoir comment au moment du départ avec un bracelet en laine de Khéops autour du poignet et un pompon en alpaga à la main.

J’ai adoré cette visite avec cet homme passionné et passionnant. En plus d’avoir découvert un animal attachant et intelligent, j’en ai appris plus  sur l’élevage en général et l’attachement qui lie un éleveur à ses animaux, malgré les difficultés et l’exigence du travail. La tête remplie d’oreilles poilus et de toison duveteuse, je repars avec l’envie d’en apprendre encore plus sur ce ruminant pas comme les autres et ses étonnants instincts en phase avec la nature.

— Manon